15. Il n’y a vraiment qu'à moi qu'il arrive des merdes pareilles

Je ne me suis pas évanouie longtemps. Je reprends mes esprits, petit à petit. Mon mari est à mes côtés par terre. " Viens je vais t'installer sur le canapé ". Je lui réponds d'attendre, j'ai chaud, beaucoup trop chaud. Nous sommes mi novembre, il fait un froid de canard dehors, et me voilà par terre, à me déshabiller complétement, pour finir en culotte et débardeur. Je suis trempée de sueur. Je dégouline littéralement. Mon mari me traine jusqu'au canapé et m'allonge. Le cuir me fait du bien, il est frais. " Tu veux mettre un suppositoire ? ça pourrait te soulager rapidement ". Mais je suis incapable de le mettre. Je me sens brisée. Tout mon corps me fait souffrir. Je ne peux plus parler. Je suis ailleurs. Il revient avec un petit tabouret pour mettre mes jambes surélevées dessus. Je hurle de douleur. "Arrêtes ! je t'en prie arrêtes, ça fait trop mal". Il est assis à côté de moi, ne sachant plus quoi faire. " Bon, on attend que la douleur passe et après tu mets un suppositoire !". Je hoche la tête... Incapable de protester.

La douleur ne passe pas, et même allongée, je fais des micros malaises. Je les sens arriver à chaque fois. Ma tension doit être mauvaise. Je prends soudain clairement conscience, que mes douleurs ne sont pas gastriques. Ce qu'il est en train de m'arriver n'est pas normal. Mon bébé et moi sommes en danger, je le sens au plus profond de moi. J'arrive à articuler à mon mari : " Appelles les secours, maintenant !" Il hésite : " Mais non, les docs ont dit que c'était gastrique, ça va passer non ?". Je hurle " Appelles à l'aide, je suis entrain de mourir..." Il prend son téléphone et compose le 15, je l'entends, malgré mes yeux fermés et mon souffle court : " 30 ans... enceinte... 1 mois et demi en gros... oui deux fois mais ils n'ont rien trouvé... elle souffre vraiment... plusieurs malaises ". Mon mari raccroche. " Les pompiers arrivent !"

45 minutes plus tard, ce ne sont pas les pompiers mais une ambulance qui arrive chez moi. Deux hommes sont là. Des ambulanciers sûrement. Je n'ai absolument pas bouger d'un millimètre depuis l'appel au secours. Mon mari m'a juste déposé un plaid sur le corps. J'ai chaud et j'ai froid en même (pas simple celle là !). Un des ambulanciers vient à mes côtés : "Bah alors Madame, qu'est ce qu'il vous arrive ?" Je l'entends, mais impossible de répondre. J'en suis incapable. "Madame ? Madame ?" Il se tourne vers mon mari : " Elle est comme ça depuis longtemps ?" Il répond : " Une heure environ". L'ambulancier revient à moi : " Vous m'entendez Madame ?" J'arrive à hocher la tête. Il vient pour prendre ma tension : elle est à 9 tout juste. Je suis, d'habitude, aux alentours de 13. Il essai de me faire réagir, sans succès. Le deuxième ambulancier, suite à la demande du premier, passe un coup de fil : " Jeune femme enceinte, consciente mais ne répond pas, tension très basse... d'accord... Ok... oui OK". Il demande à mon mari : " Elle est inscrite dans quelle maternité ? Mais, au vu de mon terme, je ne suis inscrite dans aucune maternité. L'ambulancier, en accord avec mon mari, décide de m'emmener à la clinique où j'ai fait ma PMA, étant donné qu'il y a une maternité là bas. Mon dossier médical est déjà sur place.

C'est parti, on part. Mon mari est parti me chercher un jogging et un pull, il m'habille tant bien que mal. Il récupère mon sac à main et une paire de baskets. Les ambulanciers reviennent avec un brancard. Ils me demandent d'essayer de m'installer dessus. Je commence à relever le buste et me mets à hurler de douleur. Je ne peux pas, je ne peux pas bouger putain. Ils s'y mettent à deux en me déposant les bras sur la poitrine : un au niveau de mes épaules et l'autre à mes jambes. Ils me hissent sur le brancard et je gémis de douleur. Un malaise arrive, et je sombre à nouveau. Je reprends conscience, au moment de partir de la maison. Je suis dans l'ambulance, mon mari est à côté de moi ainsi qu'un des ambulanciers. Il me dit : "Madame, vous restez éveillée surtout, je vais vous parler et vous devez me répondre, sinon je serai obligé de vous secouer. Il faut que vous restiez consciente". Il abandonnera cette idée rapidement ; je reste inerte, sentant uniquement les secousses de l'ambulance qui roule et qui me font souffrir. Cette souffrance me permet au moins de rester là, présente, même si je suis incapable de communiquer. J'arrive néanmoins à hocher la tête, lorsque l'ambulancier me demandera " Madame, vous êtes toujours avec nous ?"

Pendant le trajet, je ne pense à rien. Ma douleur a pris le dessus. Plus rien n'existe autour de moi. Je n'ai pas peur de la suite, je n'envisage même pas la suite. Je suis enfermée en moi-même. Ma douleur est trop forte, elle m'a vaincu. Je dépose les armes et me laisse aller.


Nous arrivons à la clinique. Je n'ai aucun souvenir de mon arrivée et de ma prise en charge en urgences obstétriques. Mon premier souvenir : je suis installée sur un lit d'examen, mon mari toujours à mes côtés. Ce que je pense être une infirmière, procède aux premiers examens de contrôle. J'ai une prise de sang dans la foulée. L'infirmière nous explique (enfin plus à mon mari qu'à moi qui suis inerte sur le lit), que l'obstétricien de garde arrivera pour m'ausculter dès qu'il aura terminé en salle de travail. Nous n'avons plus qu'à attendre patiemment notre tour.

Je suis hyper mal installée sur ce lit. J'ai l'impression qu'il n'y a aucun matelas et que je suis posée à même l'armature. J'ai mal au dos, mes fesses sont engourdies. Je n'arrive pas à bouger pour essayer de me caler plus confortablement. Une vraie loque. Je ne sais pas combien de temps nous avons patienté comme cela, mais à un moment je dis à mon mari que je suis trop mal installée, qu'il faut me mettre sur un vrai lit. Il appelle à l'aide. Je l'entends discuter derrière moi. L'infirmière est à mes côtés : "Madame, on va vous mettre dans une chambre, sur un lit, vous serez mieux, je vous ramène une chaise pour vous transporter". Elle revient avec la chaise roulante : "Allez Madame, un petit effort pour vous hisser sur le siège". Je me fais violence. J'ai juste à me lever et m'installer sur le fauteuil... J'ai légèrement surestimé mes capacités physiques, en essayant de me lever, je m'écroule de tout mon poids. Mon mari vient à mon aide, accompagné de l'infirmière. Ceux eux deux qui me hisseront sur le fauteuil. Je roule jusqu'à ma chambre, les yeux fermés, entendant beaucoup d'agitation autour de moi, mais sans pouvoir réagir à quoique ce soit. Une nouvelle fois, ils m'aident à m'installer sur le lit ; j'ai l'impression de peser 150 kilos. Et là, bonheur : un lit, un vrai. Bon ça reste un lit d'hôpital mais enfin du confort pour mon petit corps meurtri. J'arrive, en gémissant, à m'installer en position foetale, les genoux remontés vers ma poitrine. Cette position me fait un bien fou. Mes douleurs s'estompent un peu, je reprends conscience. Je dis à mon mari : "Chou, j'ai froid". Il m'installe mon plaid sur le corps. C'est le plaid de la maison. Il est douillé à souhait, et il sent bon. Il sent chez nous, nos odeurs. C'est dingue, mais ce plaid posé sur mon corps, je le renifle. Cela m'apaise, me réconforte. Je me sens chez moi, et j'arrive à me reposer un peu, sans vraiment dormir, mais je sens que je récupère.

Mon repos fût de courte durée. Toujours dans ma position sur le côté, je sens, tout d'un coup, du liquide couler au niveau de mon intimité... J'ouvre les yeux et demande à mon mari de me ramener du PQ, un mouchoir, n'importe quoi. Il s'exécute. "Tu as le nez qui coule ?" me demande-t-il. C'est pas le nez qui coule ! J'aurai préféré. Je prends le PQ et hisse ma main à l'intérieur de mon jogging. Je ressors le papier : il est couvert de sang... Mon mari voit le sang, il appelle immédiatement à l'aide. Je fonds en larmes. Cette fois, ça y est, ça pu la fausse couche à plein nez. J'entends l'infirmière confirmer mon diagnostique à mon mari. Elle s'approche de moi : "Madame, l'obstétricien ne va pas tarder, courage, vous allez être examinée rapidement".

L'obstétricien finit par arriver. Je n'ai pas la moindre idée de l'heure qu'il est. Il m'explique qu'il doit m'emmener en salle d'examen pour faire une échographie. Me revoilà partie sur mon fauteuil (aidée par mon mari et le doc). Mon mari nous accompagne jusqu'à la salle. Je me hisse sur la table d'examen, mon mari m'aide à retirer mon jogging et ma culotte. J'arrive à expliquer la raison de ma venue au médecin, appuyée des propos de mon mari également. L'obstétricien commence par une échographie pelvienne. Il pose la sonde vaginale. Je vois mon utérus apparaitre à l'écran. Nous entendons le cœur de notre bébé... Mon mari se met à pleurer. Le médecin fait les vérifications de bases : cœur de l'embryon, emplacement, taille etc. Pour lui tout est ok à ce niveau là. Il retire la sonde et décide d'aller vérifier si je suis constipée (comme ces confrères l'avaient supposé toute la semaine passée). Aller hop, un petit touché rectal pour Alexandra, c'est tellement agréable... "Bon Madame, vous n'êtes absolument pas constipée, le problème vient d'ailleurs". Il repasse en échographie pelvienne. Il ne dit rien, pas un mot, mais je le vois concentré sur ce qu'il fait. Il décide de passer en échographie classique. Il reste un long moment à m'examiner, remontant la sonde sur mon ventre et même plus haut encore. "Avez-vous mal aux épaules Madame ?" Effectivement, j'ai mal aux épaules, celle de droite surtout, au niveau de la clavicule. Une douleur étrange, comme ci un truc était bloqué à cet endroit. Le médecin grogne. Il repasse sous pelvienne et encore une fois en classique. Il finit par nous dire : "Bon, là il y a quelque chose que me gène, je vois des zones d'ombres partout dans votre corps, ça ne me plait pas du tout". Il ajoute : "la prise de sang que vous avez faite à votre arrivée est très mauvaise, vous êtes en anémie sévère et les taux d'hémoglobines et hématocrites sont catastrophiques. Pour le moment, je ne prends aucune décision. Je vais demander une nouvelle prise de sang, afin de voir si ces taux ont évolué et en fonction du résultat Madame, il faudra surement vous emmener au bloc opératoire. Il va falloir que j'aille voir directement ce qu'il se passe". Nous restons interloqués avec mon mari : une opération ? Sérieux ? Mais il se passe quoi là ? Je ne comprends rien du tout.

Je retourne dans ma chambre. Une infirmière vient rapidementpour me piquer le bras, deuxième prise de sang oblige. Elle n'y arrive pas. Mon sang ne coule pas dans le tube ; elle est obligée de taper sur mon bras pour réussir à récupérer quelques gouttes. Même pas mal ! 

La fin de journée arrive. Je suis toujours sur mon lit, sur le dos cette fois-ci. J'ai moins mal qu'en début de journée, merci à la poche d'antalgique posée en perfusion dans mon bras. Je ne pense pas avoir saigné encore, tout du moins, je ne l'ai pas ressenti. Mais j'ai toujours du mal à respirer, cela me fait souffrir à chaque inspiration. Est-ce que mon calvaire va s'arrêter à un moment ?

Mon frère et ma belle-sœur sont arrivés à la clinique, avertis par mon mari de la situation. Les voir me fait du bien. Ils me changent les idées, en attendant le verdict de ma situation. Mais je vois l’œil inquiet de mon frère, et celui de mon mari, on en parle même pas.

On frappe à la porte de ma chambre. L'obstétricien entre, accompagné de plusieurs personnes. Il commence : "Madame, les résultats de votre prise sang sont encore plus mauvais qu'à votre arrivée. Nous vous emmenons au bloc immédiatement". Coup de masse. Je regarde paniquée mon mari et mon frère. Mon frère pose la question : "Qu'est ce que vous suspectez ?". L'obstétricien répondra, qu'il n'a aucune idée de ce qu'il m'arrive, mais que mon état est très inquiétant, qu'il faut réagir le plus rapidement possible. Je commence à pleurer. Je suis morte de trouille. Pas pour moi mais pour mon bébé. Je demande : "Mais et mon bébé ?" La réponse de l'obstétricien est sans appel : "Madame, ma priorité c'est vous, c'est vous qui avez besoin d'aide". Il sort de ma chambre. Une infirmière demande à mon mari et ma famille de bien vouloir sortir. Puis, elle m'aide à me déshabiller complétement, m'enfile une blouse bleu moche comme tout et me met une charlotte sur la tête. Aussitôt, un brancardier arrive avec un lit. Je dois aller sur ce lit, mais le fait d'avoir un peu bouger pour m'habiller, à réveiller violemment mes douleurs. Ils sont plusieurs à m'aider à m'installer, et je crie de douleur en arrivant sur le lit. Ni une, ni deux, je suis emmenée à l'extérieur de ma chambre. Mon mari, posté dans le couloir, à juste le temps de me faire un bisou sur le front, que je pars déjà, seule, dans les méandres des étages.

Je n'ai absolument pas eu le temps de comprendre tout ce qui se passe. Je pleure en silence. Morte de peur. Je vais me faire opérer... avec une anesthésie générale alors que je suis enceinte. Je ne sais pas ce qu'ils vont découvrir. Est-ce que je vais perdre mon bébé ? Tout ce chemin parcouru pour finir comme ça ? S'en est trop pour moi. Je n'en peux plus.

Je n'ai plus vraiment de souvenirs de ce qu'il s'est passé ensuite. Je me souviens uniquement être allongée au bloc, avec une lumière très vive au dessus de moi. Tout le monde s'affaire autour de moi. Le personnel à mes côtés est très gentil. Un homme s'approche de moi, il se présente comme l'anesthésiste de garde. Il me pique le poignée pour y déposer la perfusion d'anesthésie. C'est super douloureux. Puis, il me caresse la tête avec douceur : "Ne vous inquiétez pas Madame, on s'occupe de vous, tout ira bien". Je n'ai pas le temps de répondre. Mes yeux se ferment, et je m'endors, des larmes encore sur les joues.

J'émerge... Difficilement. Avec un sentiment de suffocation. J'entends du bruit à côté de moi. Quelque chose me chatouille méchamment dans la gorge. J'ai encore la sonde pour respirer installée dans ma trachée. Je panique. Et je sombre à nouveau dans le sommeil. Deuxième essai. Enfin, je me réveille. Cette fois-ci, je respire toute seule, comme une grande. Une infirmière arrive à mon chevet, sa voix est douce : "Doucement Madame, voilà, reprenez tranquillement. Tout s'est bien passé. Vous allez bien". J'essaie de parler, j'y arrive avec difficultés. Ma voix est rauque. Comme un lendemain de cuite avec 2 paquets de cigarettes consommés. Ma gorge me brûle. Je lui demande comment va mon bébé. Mais elle ne sait pas, malheureusement. Je lui dis que je veux voir mon mari, je la supplie presque. Elle va me le chercher immédiatement. Il arrive à mes côtés. J'ai l'impression de ne pas l'avoir vu depuis des jours. Il s'approche doucement et m'embrasse tendrement. Il me caresse les cheveux. Il me sourit. Comme ça me fait du bien. Je commence : "Alors, sais-tu ce qu'il s'est passé ?". Il m'explique alors...

Lors de mon insémination artificielle en octobre, je suis tombée enceinte (jusque là tout va bien). Mais ce que nous ne savions pas, et que personne ne savait, c'est qu'il y a eu une double fécondation. J'étais enceinte de jumeaux. Deux embryons avaient vu le jour. L'un d'entre eux, est correctement descendu de ma trompe de Fallope pour se nicher dans mon utérus. Mais le deuxième, est resté bloqué dans ma trompe droite. En simultané, j'avais une grossesse intra-utérine et une grossesse extra-utérine (ça s'appelle une grossesse hétérotopique). La grossesse extra-utérine a détérioré ma trompe (d'où mes douleurs), jusqu'au point de non retour. Au cours de mon opération (une coelioscopie exploratrice), l'obstétricien n'a pas pu sauver ma trompe, il a du procéder à une salpinjectomie droite. Les zones d'ombres à l'échographie, c'était du sang. Ma trompe ayant explosé elle a saigné. J'ai fait une hémorragie interne, j'ai perdu 1,8 litres de sang... En prime, l'obstétricien a découvert pendant l'exploration, que j'avais de l'endométriose. Trois superbes nodules sont confortablement installés dans mon corps. Tiens ! Mon infertilité inexpliquée est beaucoup moins inexpliquée tout d'un coup.

J'écoute mon mari, complétement abasourdie par son discours. C'était chaud, vraiment chaud pour moi. Concrètement, j'ai juste failli mourir. Quelques heures d'attente plus tard, et l’hémorragie interne me faisait tirer ma révérence. Rien que ça. Quant à mon bébé, à ce moment là, nous n'avons aucune information. L'obstétricien a dit à mon mari, qu'il a essayé de toucher le moins possible à mon utérus. Qu'il faut attendre pour voir comment bébé va s'en sortir. Mais il a précisé, "Ne vous accrochez pas"... Avec, pour la maman, une anesthésie générale, une coelioscopie et une hémorragie interne, disons que bébé commence mal son développement. Mon mari me précisera, que l'obstétricien passera le lendemain matin, pour me faire une écho et voir comment va bébé. En attendant, je remonte dans ma chambre. Lessivée. Une bonne nuit de sommeil me fera du bien... Enfin, une bonne nuit, c'est vite dit ! Un bon sommeil suite à une intervention chirugicale, un ventre meurtri de douleurs, c'est comme un lundi au soleil, ça n'arrive jamais...


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